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"Mon cher poète et mitrailleur,
Je vous remercie de m'avoir envoyé votre acte vibrant, pittoresque, et plein de mouvement ; vos rimes crépitent comme vos balles, le vers passe comme un ruban de cartouches ! et il m’est bien doux que ce Cyrano des Tranchées ait été joué sur un théâtre Chantecler, au front. Double souvenir dont je suis plus fier que je ne saurais le dire ! Être un petit peu dans vos cœurs héroïques, si humble que soit mon cœur, voilà qui me réconforte et me donne la force de supporter vos épreuves, vos dangers, d’attendre votre retour victorieux… Croyez, mon cher poète, vous et vos camarades, à mon admiration fervente, à ma reconnaissance de tous les instants.
Votre Edmond Rostand
Paris. 28 mars 1918"
Cette lettre avait été écrite à Joseph Suberville, jeune mitrailleur, poète à ses heures, qui avait fait représenter à Verdun « Cyrano aux Tranchées », pièce qu’il avait composée en hommage à celui qu’il considérait comme son maître, Edmond Rostand : dans l’atmosphère lourde de la nuit où la moindre lueur alerte l’ennemi, Cyrano redescend de sa lune et se retrouve face à un simple Poilu qui monte la garde au bord de sa tranchée. C’est la rencontre improbable entre le personnage emblématique du panache français et "un soldat comme il en fallait".
Car dès le début de la guerre en août 1914, alors que la famille Rostand résidait à Cambo, l’écrivain s’était mué quelque temps en infirmier, visitant les blessés à l’hôpital auxiliaire de Larressore, écrivant aux familles des soldats et soutenant leur combat jusqu’au bout de ses forces se rendant plusieurs fois au front (en octobre 1915, en compagnie d’écrivains parmi lesquels Maurice Barrès), dans l’espérance d’une issue victorieuse du conflit.
Mais lorsqu’il regagna Paris à la signature de l’Armistice (en novembre 1918), Edmond Rostand sera victime de la grippe espagnole et décédera le 2 décembre 1918.
Pierre Barthélémy Gheusi, qu’il avait reçu en 1918 à Arnaga, avec une délégation de la troupe de l’Opéra Comique parisien délocalisée à Biarritz à cause du canon allemand « la grosse Bertha » qui menaçait encore Paris à la fin de la guerre, écrivit dans son livre « Guerre et théâtre » :
« Lorsque Rostand s’éteignit à Paris, dans les volées de cloches de l’Armistice, ceux qui vinrent saluer sa dépouille le virent plus beau qu’il n’avait jamais été. Le muscadin aux moustaches calamistrées, le grand élégant, aussi effilé qu’un cigare de luxe… s’était mué en un gentilhomme au profil d’aigle de Bonaparte au pont d’Arcole ».
Il était donc particulièrement justifié qu’en collaboration avec Le Souvenir Français, Thomas Sertillanges ait déposé samedi dernier, au nom du Festival Edmond Rostand qu’il préside, une gerbe à la Flamme du Souvenir de l’Arc de Triomphe pour rendre hommage à l’écrivain et rédiger un mot à sa mémoire dans le livre d’or.