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Concerts, conférences, musiques, expositions, cinéma, littérature, poésies, philosophie, spiritualité, critiques artistiques, patrimoine, gastronomie et actualités culturelles : parce qu'un média libre n'a pas de prix, le site Baskulture et La Lettre du Pays Basque ont été créés pour rappeler le passé et éclairer l'avenir

La Piété de l’étudiant par le professeur Éric Trélut

La Piété de l’étudiant par le professeur Éric Trélut

« Nous, nous aimons, parce que lui, le premier,
nous a aimés » (Jn 1, 4.19)

Nous sommes conçus pour les étoiles mais enracinés dans le sol ; nous sommes faits pour lever nos yeux, notre esprit et notre cœur « vers les étoiles, vers la raison des choses, et au-delà, comme le dit Dante au sommet de la tour de son poème » :

« L’amour qui meut le soleil
Et les autres étoiles. »

Nous cherchons les étoiles. Et pourtant, chaque homme est plus qu’un homme, « perdu dans la nuit » qui le voile, ver de terre « amoureux d’une étoile ». Il y a les étoiles qui sont belles, à cause d’une fleur que l’on ne voit pas ; il y a les étoiles qui rient ou les étoiles comme grelots :

« Les gens ont des étoiles qui ne sont pas les mêmes. Pour les uns, qui voyagent, les étoiles sont des guides. Pour d’autres, elles ne sont rien que des petites lumières. Pour d’autres, qui sont savants, elles sont des problèmes. Pour mon businessman, elles étaient de l’or. Mais toutes ces étoiles-là se taisent. Toi, tu auras des étoiles comme personne n’en a… tu auras des étoiles qui savent rire ! » Le petit Prince, Saint-Exupéry.

Fait pour l’absolu, l’étudiant, lui aussi, cherche son étoile — celle qui, un jour, fera rire le ciel pour lui. Un jour, il comprend que le sens de ses études est de désirer Celui qui le cherche déjà. Étudier, comme la vie elle-même, n’est ni une flânerie ni une promenade, mais un pèlerinage vers le Christ qui appelle à laisser les choses derrière soi pour se déplacer vers Lui. Ce Désir est dans son âme comme le « Siège Périlleux dans le château d’Arthur, le fauteuil sur lequel un seul peut s’asseoir. Et, si la nature ne fait rien en vain, Celui qui peut s’asseoir sur ce fauteuil doit exister ».

Maître (Rabbouni), où demeures-tu ?
Venez et voyez (venite, et videte)

Ils vinrent (credendo et operando) et ils virent (experiendo et intelligendo) … où Il demeurait, et ils restèrent auprès de Lui. » (Jn 1, 38-39) Lui, le Verbe venu habiter parmi nous (Jn 1, 14). Car c’est en venant qu’ils virent, et ce qu’ils virent, ils ne l’abandonnèrent pas (quia veniendo viderunt, et videntes non deseruerunt).

« Une seule chose te manque : va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres… puis viens, suis-moi. » (Mc 10, 21) C’est bien ce qui est arrivé́, un jour, à un jeune riche notable trop désireux de sainteté́, comme le rapporte le récit de l’évangéliste Marc. À l’homme riche qui lui demandait de préciser les conditions concrètes de l’obtention de la « vie éternelle », Jésus répond d’abord en lui disant la Loi, éthique et religieuse à la fois : « Tu connais les commandements : Ne tue pas, ne commets pas d’adultère [...] ». Et comme, à cette parole éthique le jeune homme peut répondre qu’il a toujours fidèlement correspondu par ses actes, c’est le moment que choisit Jésus pour établir une tout autre relation avec lui : car malgré́ cette observance, malgré́ son obéissance à la Loi de Dieu depuis sa jeunesse, il lui manque encore quelque chose : il n’est pas comblé, vu qu’il n’est pas sûr d’avoir « en héritage la vie éternelle » (Thomas d’Aquin écrit que dans la Loi, il n’avait pas lu que la vie éternelle ait été promise, mais seulement des biens temporels. Is 1, 9 : « Tu mangeras des biens de la terre »). Dans le texte parallèle de saint Matthieu (Mt 19, 16-22) le jeune homme répond : « Tout cela je l’ai observé́ ; que me manque-t-il encore ? ».

C’est alors que Jésus lui propose d’entrer dans cette relation nouvelle avec Dieu au-delà du besoin dont la possibilité́ n’est ouverte que par l’Incarnation : la relation directe à Dieu, où l’homme peut entrer dans Son intimité́, comme l’ami avec son ami, là où il demeure. Et saint Marc précise de quelle manière Jésus établit cette nouvelle relation : à la nouvelle question de l’homme, il répond par une parole et par un tendre regard. Alors Jésus fixa sur lui son regard et l’aima. Oh ! Il l’aima ! Il l’embrassa (selon Origène) ! Mais, l’amour est impérieux, il oblige au-delà de la justice. La parole de Jésus déplace tout :

« Une seule chose te manque :
va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel
puis viens, suis-moi. »

Il avait obéi à la Loi avant même de suivre Jésus. Il lui fallait, maintenant suivre Jésus. Voilà que ce qui n’avait été qu’un idéal devenait maintenant un impératif d’amour. Comme un Χαρε ! « Réjouis-toi ! » ; donne-toi, Fiat ! « Suis-moi ! »

Mais le jeune homme, à ces mots, s’assombrit et la tristesse remplit son cœur. Car il avait de grands biens : il eût fallu qu’il les abandonnât tous et qu’il suivît Jésus. N’avait-il pas compris que la sainteté était impossible à l’homme ? N’avait-il pas compris que même les saints de Dieu eux-mêmes ont manqué en quelque chose ? Autrement dit, qu’il fallait toujours manquer ? Dieu n’a-t-il pas choisi David ? Dans La piété du Fils, Charles de Koninck écrit :

« C’est pourtant Dieu lui-même qui par la voix d’Isaïe et de l’Apôtre nous a fait connaître le dessein d’un tel choix : Je détruirai la sagesse des sages, et j’anéantirai la science des savants… Ce que le monde tient pour insensé, c’est ce que Dieu a choisi pour confondre les sages ; et ce que le monde tient pour rien, c’est ce que Dieu a choisi pour confondre les forts ; et Dieu a choisi ce qui dans le monde est sans considération et sans puissance, ce qui n’est rien, pour réduire au néant ce qui est, afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu (I Cor., I, 19-30). Tel est le passage auquel renvoie saint Augustin pour expliquer la préférence du Christ. L’obscure manœuvre parfois si hésitant, le pécheur et renégat, c’est celui-là même que le Christ établit pasteur de son troupeau, seule règle visible et prochaine de notre connaissance de Dieu dans la sagesse de Dieu (I Cor., I, 21). »

Pour le dire autrement, nous voyons dans l’Incarnation, Dieu qui réconcilie le plus sublime et « le plus éloigné de sa perfection » (De Koninck, La piété du Fils), « Lui qui sait faire de si grandes choses avec si peu » (De Koninck, ibid.).

Viaticum peregrinationis : « Noce d’oro »

« Idealism can be talked, and even felt; it cannot be lived. »

C.S. Lewis, Surprise by Joy

« Et veni, sequere me. Hic est finis perfectionis.

Unde illi sunt perfecti, qui toto corde sequuntur Deum. »

Saint Thomas d’Aquin, Commentaire de l’Évangile selon Saint Jean

C.S. Lewis nous dit que cette recherche de Dieu est joie, désir insatisfait plus désirable que toute satisfaction. Une des tentations de l’homme, quand il s’approche de Dieu, est de vouloir garder en partie le contrôle de son être. Nous désirons Dieu mais nous ne voulons guère qu’Il vienne à nous. Paradoxalement, nous désirons Dieu que l’on désire si ardemment ne pas rencontrer.

Mais, pour y arriver, il ne peut compter qu’entièrement sur la grâce de Dieu, et non sur ses propres forces. Alors il comprend que sa propre quête de Dieu était vide de sens tant qu’il n’avait pas laissé le désir-Éros se transformer en amour-Agapè. Il devait accepter de « défaire l’armure » et de se laisser envahir par la grâce. L’Agapè englobe en effet l’Éros, qui ne peut exister sans lui, car Dieu « nous a aimés le premier ». L’élévation de l’homme peut se concevoir uniquement parce que Dieu s’est d’abord abaissé jusqu’à lui ; sine me nihil potestis facere.

À la fin de Surpris par la Joie, Lewis exprime encore ce paradoxe lorsqu’il raconte sa propre conversion: 

« Je pris conscience que je tenais quelque chose en échec, que je maintenais quelque chose à distance. Ou, si vous voulez, que je portais un vêtement raide, une sorte de corset, ou même une carapace, comme si j’étais un homard. Et je sentis qu’on me donnait, séance tenante, un libre choix. Je pouvais ouvrir la porte ou la tenir fermée ; défaire l’armure ou la garder. Aucun de ces choix ne m’était présenté comme une obligation ; ils ne s’accompagnaient ni de menace, ni de promesse, bien qu’il me parût clair qu’ouvrir la porte ou enlever le corset aurait des conséquences incalculables. (…). Je choisis d’ouvrir la porte, de défaire l’armure, de lâcher la bride. Je dis « je choisis » bien qu’il ne me semblât pas vraiment possible de prendre une décision opposée. D’autre part, je n’avais conscience d’aucune motivation qui me poussait dans ce sens. Vous soutiendrez peut-être que je n’étais pas libre, mais je suis plus enclin à croire, au contraire, que cet acte se rapprochait davantage d’un acte parfaitement libre que la plupart de ceux que j’ai jamais commis. La nécessité peut ne pas être le contraire de la liberté, et l’instant où un homme est le plus libre est peut-être celui où, au lieu d’exposer ses raisons d’agir, il peut dire simplement : « Je suis ce que je fais ».

Il y a un moment où il nous faut céder. Totalement. Car, l’homme est censé tout Lui abandonner. Tout céder au Tout. Lorsqu’il ne s’agit plus de choisir entre tout et rien, mais, simplement de dire oui à Tout. Oui, un jour, l’on finit par tout céder. Seulement, Dieu veut TOUT. « Une reddition totale, un saut absolu dans l’obscurité ». La bascule vient quand ce qui n’était qu’idéal devient commandement : ce n’est plus une belle idée parmi d’autres, mais une parole qui s’adresse à l’homme et exige de lui une réponse. La question devient alors terrible : Oui, Dieu est la Raison, mais sera-t-il « raisonnable » au sens où je l’entends, c’est-à-dire modéré, prévisible, accommodant ? La dureté de Dieu est bien plus tendre que la douceur des hommes, et Son impérieux appel est notre libération.

Comment former des jeunes pour qu’ils ne s’arrêtent pas au seuil où s’arrête le jeune homme riche ? Le rôle minimal de l’éducation n’est-il pas de ne pas empêcher ce moment où Dieu vient à notre rencontre et nous demande TOUT ? Simone Weil écrit à Joë Bousquet le 12 mai 1942 :

« Le maximum qu’un être humain puisse faire, c’est, jusqu'à ce qu’il en soit tout proche, de garder intacte en lui la faculté de dire oui au bien ». L'intelligence a un rôle pour préparer le consentement nuptial à Dieu. Lequel ? Regarder le mal qu’on a en soi-même à la racine, à savoir la rêverie. Car, elle n’est pas réelle. Y renoncer par amour de la vérité, c'est vraiment abandonner tous ses biens par folie d'amour et suivre celui qui est en personne la Vérité. Et c'est vraiment porter la croix. Le temps est la croix.

« Pour chaque être humain, écrit Simone Weil, il y a une date, inconnue de tous et de lui-même avant tout, mais tout à fait déterminée, au-delà de laquelle l’âme ne peut plus garder cette virginité. Si avant cet instant précis, éternellement marqué, elle n’a pas consenti à être prise par le bien, elle sera aussitôt après prise malgré elle par le mal. »

« Mais le bien ne prend l’âme que quand elle a dit oui. Et la crainte de l’union nuptiale est telle qu’aucune âme n’a le pouvoir de dire oui au bien tant que l’approche presque immédiate de l’instant limite où son sort sera éternellement fixé ne la presse pas d’une manière urgente. Chez les uns l’instant limite peut se placer à l’âge de cinq ans, chez d’autres à l’âge de soixante ans. D’ailleurs ni avant qu’il ait été franchi ni après il n’est possible de le situer, car ce choix instantané et éternel n’apparaît que réfracté dans la durée. »

Le oui à Dieu, le oui au Bien, est pure grâce. Mais il est rendu possible par le fait qu’au milieu de tout ce qui, en nous, est mensonge, dispersion, rêverie, quelque chose a été gardé intact, tel un viatique (1). Chez Campo, cela prend la forme d’un conte (La noce d’oro) ; chez Weil, d’une attention sans rêverie ; chez Lewis, d’une Joie obstinée. Dans les trois cas, la noix d’or est ce petit secret par lequel Dieu peut, un jour, frapper à la porte sans la trouver murée.

On peut y reconnaître, sous une forme symbolique, ce que Charles De Koninck nomme notre puissance passive à voir Dieu. Le désir de voir Dieu en lui-même est naturel à l’homme. Il nous est en effet naturel — quoique très difficile — de savoir que nous ne savons pas, de reconnaître que nous ne savons rien. Or c’est par ce « rien » que nous portons en nous une puissance passive par laquelle nous sommes ordonnés à tout, jusqu’à Dieu en lui-même : nous sommes Dei capax (2).

 

Et nous en avons l’indice dans l’immensité même de notre ignorance, puisque notre intelligence peut, en droit, se porter sur n’importe quel étant en tant qu’opposé au néant. Ce vide abyssal en nous murmure la secrète capacité du cœur à vouloir tout embrasser (3).

De la piété du Fils à celle de l’étudiant

« En procédant ainsi, vous avez bien servi celle

qui est Sagesse en sa personne ; car il n’est de dévotion véritable que dans la vérité. »

Maurice Roy, archevêque de Québec, 1954, lettre à Charles de Koninck

 

« On ne peut enseigner sans aimer. » Pape François, 

Discours après la visite à la tombe de Don Lorenzo Milani,

(Barbiana, 20 juin 2017), 2: AAS 109 (2017), 745.)

 

La Piété de l’étudiant par le professeur Éric Trélut

Fig 2 : Thomas d'Aquin et John Henry Newman

Marie, Celui que tout l’univers ne peut contenir s’est enfermé dans votre sein en se faisant homme ; vous avez enfanté Dieu, Celui-là même par qui vous avez été faite. Et vous, Joseph, vous avez guidé dans l’exercice de votre métier le divin Artisan. Car c’est bien un artisan, Celui qui a façonné la « machine du monde » avec une puissance non seulement admirable, mais encore ineffable, Celui dont la Sagesse éternelle conçut jusqu’au charpentier de Nazareth. Le Verbe, « ars plena omnium rationum viventium », l’Art (4) où résident toutes les raisons des êtres vivants, s’est laissé conduire par le plus humble des arts : le vôtre.

Enseigner consiste essentiellement à rendre conscients les hommes de leur destinée formidable à laquelle ils sont appelée. Or, pour suivre ici Saint Thomas d’Aquin, on peut aller vers quelque chose que l'on connaît et que l'on désire même si l'on n'y est pas appelé, mais quand il s'agit d'une réalité qui dépasse notre désir, on ne peut aller vers elle à moins d'y être appelé (Sermon). En proclamant saint John Henry Newman co-patron (avec saint Thomas d’Aquin) de l’éducation catholique à l’occasion du soixantième anniversaire de Gravissimum Educationis, le pape Léon XIV (Disegnare nuove mappe di speranza) fait un geste qui désigne un axe théologique majeur pour notre temps. En liant ainsi pédagogie et évangélisation, Léon XIV rappelle que l’acte d’enseigner touche à la vocation même de l’Église : il s’agit non seulement de transmettre des savoirs, mais de former l’intelligence à la contemplation de Dieu. Ainsi, toute pédagogie catholique apparaît déjà comme une anticipation eschatologique : une préparation à la vision béatifique à venir.

Penser, c’est rendre grâce car toute vérité vient d’un autre : soit par voie de discipline (d’un maître), soit par voie de révélation (de Dieu), soit par voie de découverte (des choses). Bien plus, penser, c’est surtout reconduire à sa source. C’est reconnaître que ce qui nous porte ne vient pas de nous, et que toute pensée authentique est un retour vers l’origine, un acte de piété intellectuelle (5). Ainsi, de même que l’Assomption reconduit Marie à sa source - dans le Fils - la pensée véritable reconduit ce qui l’a engendrée à sa source - dans la contemplation de la Vérité, Dieu Lui-même.

Si l’Assomption est acte de piété du Fils envers sa Mère - assumer totalement ce qui l’a porté, dans la gratitude parfaite, alors l’analogue, pour le disciple, serait un acte par lequel il élève ce qui l’a formé, non seulement par reconnaissance, mais en portant plus loin ce qu’il a reçu.

Marie a été relevée par Celui qu’elle avait porté, comme si l’origine elle-même était reconduite à sa source en recevant l’accomplissement de ce qu’elle avait engendré. La piété du Fils envers sa mère accomplit l’ordre de la génération : elle ne fait pas seulement mémoire de l’origine, elle l’élève. Mais la piété envers Joseph ne peut emprunter ce chemin. Rien en lui n’appelle à la génération, tout appelle au travail (Joseph est cette figure sensible du Père caché (6), qui s’est appliqué « à protéger avec un souverain amour et une sollicitude quotidienne son épouse », la mère du plus pieux des fils). C’est pourquoi le geste filial envers Joseph n’est pas de l’ordre de la naissance, mais de l’ordre de l’art, de la tâche quotidienne et de la matière transformée. Joseph a vécu du bois, de la pierre, de la poussière d’un atelier. Il n’a pas engendré la Sagesse, mais il lui a façonné un monde où respirer. Il n’a pas conçu le Verbe, mais il a rendu possible sa demeure. Ce qu’il offre n’est pas l’origine mais la condition de l’Incarnation : l’espace où la Sagesse peut apprendre à vivre, à se nourrir, à demeurer au milieu des hommes. Par son labeur silencieux, Joseph a nourri le pain venu du ciel avec ce que la terre pouvait offrir. Le métier, la fatigue et la patience deviennent en lui une forme d’hospitalité réelle : c’est à travers lui que la lumière éternelle s’habitue à la substance du monde. L’acte de piété envers Joseph consiste dès lors à reconnaître que ce qui fut métier devient liturgie, que la tâche humaine devient offrande, que la vie laborieuse s’ouvre secrètement à la lumière. Le travail lui-même, assumé par le Fils, est alors transfiguré : la condition artisanale est recueillie, sanctifiée, portée jusqu’à son visage de gloire. Ainsi, ce que Joseph a préparé dans le silence – un toit, un pain, un abri – devient le seuil invisible par lequel la Sagesse trouve place dans le monde. Il fut l’humble gardien de la possibilité de Dieu parmi nous : et c’est à ce titre qu’il appelle une piété propre, celle qui voit dans l’effort humain une première liturgie de la lumière. La Transfiguration est la fête de ce que Joseph a préparé en silence.

Il arrive parfois que l’élève ne parle plus comme on récite une leçon, ni comme on restitue ce qu’on a compris ; quelque chose s’est déposé en lui, à bas bruit, dans le long temps de l’étude et de la fatigue, et l’on reconnaît soudain que ce qu’il dit n’appartient plus seulement au professeur. La parole est passée en lui comme on traverse une porte ouverte : elle a pris chair. Ce qu’il a reçu ne se répète plus, il ne pèse plus sur sa mémoire mais rayonne depuis le dedans, comme une lumière qui n’attendait que d’être accueillie. Ce jour-là, l’enseignement devient visage : non plus un savoir extérieur, mais un trait de vie, une respiration, un éclat. Et le professeur, voyant cet instant où la pensée vit enfin dans un autre, croit entrevoir - l’espace d’une seconde - ce qu’il avait pressenti en travaillant, sans pourtant l’apercevoir. Dans la lumière de l’élève, le maître comprend ce qu’il cherchait lui-même, parfois sans le savoir : que transmettre, c’est espérer que quelqu’un, un jour, portera plus loin que soi la lueur que l’on n’a fait qu’entretenir dans la nuit.

C’est pourquoi :

« Un ouvrier qui éprouve sans cesse la loi du travail peut connaître bien plus et sur lui-même et sur le monde que le mathématicien qui étudie la géométrie sans savoir qu’elle est une physique […]. L’ouvrier peut être sorti de la caverne et les membres de l’Académie des Sciences peuvent se mouvoir parmi les ombres » (Simone Weil, OC I 136-137).

Tout enseignement est un amour de la sagesse parce qu’il a comme horizon la contemplation de Dieu. L’engagement apostolique de l’enseignant catholique, en donnant la priorité au respect et au service des personnes leur offre ce témoignage d’homme nouveau, « toujours prêt à rendre compte, à qui le demande, de l’espérance qui est en lui, avec amabilité et respect » (1 Petr 3, 15-16).

Concluons. L’expérience de la paternité m’a appris que si transmission il y a, elle s’opère aussi du fils au père, plus encore que du père au fils. De même, l’élan apostolique de l’enseignant catholique fait que la transmission du professeur vers l’étudiant, est plus que parfaite, si elle s’opère de l’élève, de celui dont l’enseignant devient l’ami, vers le professeur ; piété de l’étudiant. « L’éducation est l’un des plus hauts actes de la charité chrétienne » : à nous d’en vivre, en formant des intelligences capables de vérité, des consciences capables d’unité, et des cœurs capables d’amitié — car c’est par l’amitié que la connaissance devient partage, et par le partage que la lumière se transmet.

Penser, c’est assumer ce qui nous a assumés.
Ainsi l’Assomption éclaire l’acte même de connaître :
ce que le Christ accomplit en Marie -
relever en amont ce qui l’a porté -
le disciple est appelé à l’accomplir en pensée.

L’œuvre de piété devient acte intellectuel : une élévation de l’origine.
Le maître n’est pas dépassé ;
il est porté plus loin que lui-même,
car le disciple poursuit ce que la source désirait
sans pouvoir encore le dire.

Ce que Joseph ne vit pas sur la montagne,
il l’avait déjà remis au Fils dans la lumière silencieuse du travail.
Le bois, le pain, la fatigue
étaient le seuil de la Transfiguration.

Aucun professeur ne demande d’être imité —
il espère seulement être transfiguré
dans la vie d’un autre.
Alors l’étudiant se tait,
et quelque chose commence à rayonner.

A cet instant, la pensée n’explique plus :
elle relève ce qui l’a porté.
Et le silence du travail devient prière
dans la chair même du savoir.

Χαρε !

Conduis-moi, douce Lumière

« Conduis-moi, douce Lumière, au cœur de l’obscurité qui m’entoure,
Conduis-moi encore.
La nuit est sombre, et je suis loin de la maison,
Conduis-moi encore.
Garde mes pas ;
je ne demande pas à voir le paysage lointain,
un seul pas me suffit.
Je n’ai pas toujours été ainsi,
et je n’ai pas prié pour être conduit par toi ;
j’aimais choisir et voir ma route — mais maintenant,
Conduis-moi encore.
J’aimais l’éclat tapageur du jour,
et malgré mes craintes, l’orgueil gouvernait ma volonté ;
ne te souviens pas des années passées.
Si longtemps ta puissance m’a béni —
assurément elle continuera
à me conduire encore,
à travers lande et bruyère, sur les rocs et les torrents,
jusqu’à ce que la nuit s’efface ;
et qu’au matin, ces visages d’anges se lèvent,
ceux que j’ai tant aimés
et perdus un temps. » John Henry Newman (7)

Eric TrélutSaint-Jean-le-Vieux

Notes

(1) Cela fait penser à ce dont parle à la fin de son roman de Evelyn Waugh, Brideshead Revisited, voilà que parmi les vieilles pierres, se trouve quelque chose de petit, caché, mais décisif : la présence réelle du Christ. « Les bâtisseurs ignoraient les usages auxquels leur œuvre finirait par être livrée. Ils avaient élevé une maison nouvelle en réemployant les pierres de l’ancien château, et, d’année en année, de génération en génération, ils l’avaient enrichie, étendue, amplifiée, tandis que dans le parc la grande moisson de bois mûrissait à son heure. Mais un jour, dans le gel soudain d’un temps sans visage, survint l’âge de Hooper : le lieu devint désolé et tout l’ouvrage fut réduit à néant. Quomodo sedet sola civitas. Vanité des vanités, tout est vanité. Et pourtant, pensai-je en accélérant le pas vers le camp, tandis que les clairons, après une courte pause, reprenaient leur second appel en lançant dans l’air : Pick-em-up, pick-em-up, hot potatoes — pourtant ce n’est pas le dernier mot. Ce n’en est même pas un convenable. C’est un mot mort, d’il y a dix ans. Car quelque chose, tout à fait étranger à l’intention des bâtisseurs, a surgi de leur œuvre, et de la petite tragédie humaine, farouche, à laquelle je pris part. Quelque chose dont nul d’entre nous ne se souciait alors : une petite flamme rouge, une lampe de cuivre martelé — de goût déplorable — rallumée devant les portes, elles aussi de cuivre martelé, d’un tabernacle. Cette flamme que les anciens chevaliers voyaient depuis leurs tombes, celle-là même qu’ils ont vue s’éteindre, brûle désormais pour d’autres soldats, loin de leur maison, plus loin, au cœur, qu’Acre ou Jérusalem. Elle n’aurait jamais pu être allumée sans les bâtisseurs, sans les tragédiens, et c’est là que je l’ai trouvée ce matin : brûlant à nouveau parmi les vieilles pierres. »

(2) Catéchisme de l'Église Catholique, titre du 1er chapitre, 1ère Section, 1ère partie; cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 12: AAS 58 (1966) 1034; Jean-Paul II, Encycl. Evangelium vitae, 34: AAS 87 (1995) 440.)

(3) Il faut distinguer cette puissance passive de voir Dieu de la foi comme une inchoaction de la vie à venir : « Rappelons, en effet, qu’en vertu d’une libre disposition de la bonté divine la fin dernière de l’homme, le bonheur parfait, consiste dans la vue immédiate de ce que Dieu est en lui-même. Mais, d’une part, la connaissance de cette fin excède la portée de toute intelligence créée – personne n’a jamais vu Dieu (Jean, I, 18), et l’œil n’a point vu, ô Dieu, en dehors de toi, ce que tu as préparé à ceux qui t’aiment (Isaïe, LXIV, 4) – cependant que, d’autre part, il faut à l’homme dès ici-bas une sorte d’inchoaction de la vie éternelle, sans quoi il ne saurait en créature raisonnable ordonner à cette fin ses intentions et actions. Et c’est la foi qui remplit cette condition : elle qui justement est la substance des choses qu’on espère, une conviction de celles qu’on ne voit point (Hébr., IX, 1). » Charles de Koninck, La piété du Fils, 1954, Québec.

(4) « Cette Sagesse qui est le Verbe, elle est art au sens le plus parfait du mot quant à id ad quod nomen imponitur, considéré selon la priorité de nature. Car elle fait les choses, de rien, quant à tout ce qu’elles sont. » Charles de Koninck, La piété du Fils, 1954, Québec.

(5) Selon Charles de Koninck : « Nous entendons par piété ce que Cicéron a défini « la vertu qui fait accomplir devoir et culte empressé envers ceux à qui on est lié par le sang, et envers les bienfaiteurs de la patrie » : (Pietas est per quam sanguine junctis, patriaeque benevolis, officium et diligens tribuitur cultus). »

(6) « Il était donc regardé comme le père de notre Seigneur et Sauveur, Joseph qui, sur la terre, fait œuvre d’artisan : et cette œuvre, Dieu, qui est le véritable Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ne laisse pas de l’accomplir, car Il est artisan lui aussi [nam est et ipse faber]. » Saint Augustin, Bréviaire romain, des Bénédictins d’Oosterhout, Desclée de Brouwer, Paris, 1935.

(7) Lead, Kindly Light, Saint John Henry Newman (1801-1890).

 

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