Concerts, conférences, musiques, expositions, cinéma, littérature, poésies, philosophie, spiritualité, critiques artistiques, patrimoine, gastronomie et actualités culturelles : parce qu'un média libre n'a pas de prix, le site Baskulture et La Lettre du Pays Basque ont été créés pour rappeler le passé et éclairer l'avenir
Publié le 15 août 2025 dans la Lettre estivale du Pays Basque via mail
Le Népal est un pays multi-ethnique, polyglotte, multireligieux et multiculturel. En forme de trapèze, « coincé » entre l’Inde du nord et la Chine, il comprend trois grandes régions : les montagnes (la chaîne himalayenne), les collines et les plaines (Teraï) le long de la frontière avec l’Inde. Dans ces trois grandes régions 60 groupes ethniques et castes différentes sont repartis. Le nord du pays est peuplé par des communautés à la peau claire, le sud par d’autres à la peau foncée. Parmi ces derniers les Madhesis, des musulmans ostracisés, marginalisés, par le reste de la population.
A Katmandou (région des montagnes), capitale du Népal, Pooja (Asha Magrati), la quarantaine, est capitaine de police. Dans ce pays, fort peu de femmes (5%) exercent ce métier réputé masculin. Elle vit avec son père (Chandra Dhoj Limbu), un grabataire autoritaire qui a du mal à accepter que sa fille ne soit pas mariée à son âge. Il déplore la disparition de son fils adoré. Rama (Gaumaya Gurung) est une jeune garde malade domiciliée dans la maison familiale. Celle-ci a une relation affective avec Pooja, femme aux cheveux courts et à l’allure résolument masculine. Pooja veut se faire respecter par ses collègues : elle exige qu’on la salue par un sir (monsieur) martial. Sollicitée pour sa compétence, elle accepte de quitter Katmandou afin de diriger une enquête dans un village du Teraï dont les habitants sont majoritairement Madhesis.
A son arrivée elle est reçue amicalement par une connaissance, le Commissaire Saraswati (Aarti Mandal). Il lui décrit les faits : deux enfants ont été enlevés lors des troubles liés à la proclamation d’une nouvelle Constitution qui, si elle semble marquer une transition vers une république fédérale, ne résout pas le statut des Madhesis. Les deux garçonnets ont la peau claire, détail lourd de conséquences dans un contexte de fortes tensions raciales et politiques. L’un est issu d’une famille influente, l’autre d’un milieu modeste. Le premier est le fils d’un député, lequel exige des autorités que son enfant soit retrouvé rapidement, sain et sauf.
Sous pression, Pooja, volontaire, lance sans tarder ses investigations, secondée par le lieutenant Mamata (Nikita Chandak), une belle jeune femme Madhesis à la peau foncée. Les relations entre les deux femmes sont tendues …
Pooja, Sir est le quatrième long métrage réalisé par Deepak Rauniyar (49 ans), dont il a également co-écrit le scénario avec Asha Magrati interprète du rôle-titre et par ailleurs … son épouse. Ce couple « mixte » connait fort bien les vexations et autres rebuffades qu’il endure dans la société népalaise : lui est Madhesi (peau foncée) et elle Pahadi (peau claire). A ce sujet le réalisateur déclare : « Mon film est politiquement engagé, car il met en avant les préjugés contre la population Madhesi, et les oppressions dont ils font l’objet, dans le but de réduire au silence une ethnie qui représente pourtant un large segment de notre population (25% des 31 millions de népalais) ». En 2015, Le Premier ministre d’alors K.P Sharma Oli (actuel Premier ministre !), a qualifié les députés Madhesi qui protestaient contre le projet de Constitution de « mangues pourries » (citation malgré la censure, maintenue dans le film).
Dans ce contexte sociétal, l’on peut imaginer que Pooja, Sir a été difficile a financer puis a tourner au Népal, dans les décors naturels d’une ville de la province Madhesh (Teraï), à la frontière avec l’Inde. Ce récit, du genre thriller ethnique, est filmé en écran large par une caméra mobile, souvent portée à l’épaule, dispositif qui accentue le versant documentaire de l’œuvre. Les images remarquables (format large : 2.86 :1), éclairées par le directeur de la photo Sheldon Chaud, transmettent l’atmosphère oppressante des lieux, souvent très sombres, soumis au climat subtropical de cette province. Le film n’est pas exempt de défauts : la narration de l’intrigue policière classique, fil rouge dans le genre thriller, est interrompue au profit de péripéties secondaires peu développées. On si perd un peu mais qu’importe, l’exposé sur l’état de la société népalaise reste puissant : inégalités raciales, corruptions, misogynie, discriminations sexuelles, répressions policières, etc. Le dernier opus de Deepark Rauniyar nous offre l’occasion de découvrir le Népal comme on le voit peu au cinéma. Les chemins de Katmandou, chers aux hippies, ne sont pas que bordés de fleurs …
Pooja, Sir est à mille lieues des standards du cinéma Bollywoondien (studios de cinéma à Bombay produisant des films en langue hindi) très influent dans les pays du sous-continent indien. Il sort du cadre immuable de cette industrie culturelle peu vue, à juste titre, dans le monde occidental. Tel n’est pas le cas, fort heureusement, de Pooja, Sir.
Pooja, Sir a été projeté dans la sélection Orizzonti à la Mostra de Venise 2024.