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Succédant au Festival Musical & Littéraire (mi-juin), les Estivales permettront d’apprécier (entre "Les Papillottes" de Rosemonde Gérard et le "Médecin malgré lui" de Molière) la pièce "Faisons un rêve" de Sacha Guitry. Elle sera interprétée par Les Comédiens du Chêne, une troupe théâtrale fondée en 1987 à Pont-du-Casse (près d'Agen) et toujours dirigée par Viviane Da Silva.
Cette pièce de jeunesse - il était âgé de trente et un ans lorsqu’il la joua pour la première fois, en octobre 1916 -, Sacha Guitry l’avait écrite en opposition au climat pesant de la guerre de 14-18 et en renouvelant la comédie de mœurs : quelque chose de léger, d’insouciant, afin de "faire souffler un vent de jeunesse sur la scène parisienne".
Avec ses dialogues savoureux contant des tromperies réciproques, elle sera adaptée au cinéma en 1936, en ayant bénéficié de l’interprétation de grands acteurs, tels Raimu, Yvonne Printemps, Louis de Funès ou Pierre Arditi.
Mais ce fut à l’occasion d’une autre pièce, signée, elle, d’Edmond Rostand, que Guitry rencontra pour la première fois l’auteur de "Cyrano" (extrait de Sacha Guitry, Portraits et anecdotes) :
« C'est place Vendôme, un matin, qu'Edmond Rostand vint lire L'Aiglon à mon père (*)
Il entra : je le voyais pour la première fois et ma surprise fut très grande.
Pourtant, je savais bien qu'il était chauve, qu'il portait un monocle, une cravate qui faisait deux fois le tour de son cou et de petites moustaches dont les pointes étaient relevées - et même j'aurais pu dessiner son profile de mémoire tant ses portraits et ses caricatures avaient été reproduits depuis deux ans, depuis la première de Cyrano.
D'où venait donc ma surprise ? Je ne m'en rendais mal compte.
Aujourd'hui, je sais : il avait trente et un ans. Or, à cette époque, j'en avais quatorze. Allai-je à quatorze ans trouver jeune un homme chauve et si connu ? Non, certes.
La jeunesse n'a pas de charme pour l'enfance.
Il me semblait extraordinaire sans que je comprisse pourquoi.
Mais c'était cela certainement qui m'étonnait, et bien plus que son étonnante cravate, l'homme du jour, le poète que l'on comparait à Hugo, celui que déjà guettait l'Académie, Edmond Rostand était un jeune homme.
Son charme physique était irrésistible. Il n'était pas beau : il était joli. Petit, très mince et très fragile, il attirait. Tout ce que ses œuvres contenaient de force et de santé, il paraissait s'en être dépouillé pour elles.
Ne pas l'aimer en le voyant, c'était presque impossible bien qu'il ne fût pas exempt d'un certain ridicule, qui n'était dû qu'à son excessive élégance. Trop de recherches dans son costume et pas assez de trouvailles. En vérité il n'était ni à la page ni à l'heure.
Il se mettait en redingote le matin, en jaquette le soir et il portait des cols dont la forme datait de plus de dix années.
Les hommes qui attachent de l'importance aux vêtements qu'ils portent doivent choisir avec discernement le genre qu'ils veulent se donner afin qu'ils puissent s'adapter à toutes les circonstances - et à leur vieillesse comme à leur maturité.
Le genre artiste est plein de charme, assurément, mais il a son danger. Il semble être d'avance une sorte de renoncement à la réussite, à la fortune, à la gloire. Il convient à mon sens de l'abandonner aussitôt que le succès paraît à l'horizon ».
(*) c’était en 1900, et le père de Sacha Guitry était l’acteur Lucien Guitry qui créera en 1910 "Chantecler" d’Edmond Rostand.
Bien plus tard, en 1936, lorsque Sacha Guitry écrira sa centième pièce "Le Mot de Cambronne", ce sera en hommage à Edmond Rostand qui lui en avait donné le sujet... en 1912 !
Et lorsqu’en 1952, il ajoutera des commentaires aux prises de vue de son film « Ceux de chez nous » effectuées en 1915, Guitry qualifiera Edmond Rostand « d'auteur dramatique le plus célèbre, le plus éblouissant, le plus glorieux de notre époque ».
Et d’expliquer en ces termes : « La prise de vue que voici a été faite dans le petit jardin d’une maison que j’avais Villa Dupont. Nous sortions de table ce jour-là – et Edmond Rostand, de la meilleure grâce du monde, voulut bien poser devant l’appareil »...
En insistant encore : « Cyrano de Bergerac est bien certainement l'œuvre dramatique française la plus fameuse qui ait été représentée depuis une centaine d'années » : citant d'autres pièces qu'on pourrait lui préférer, Guitry admet que « Cyrano n'en était pas moins un chef-d'œuvre ».
Puisque nous évoquions ces noms de comédiens si célèbres, il convient de rappeler que depuis sa récente réouverture, le musée de la Villa Arnaga présente une belle série de portraits de grands acteurs prêtés par la Comédie française durant ses travaux de rénovations.
Nous reproduisons ci-dessus celui de Mounet-Sully, sociétaire puis doyen de la Comédie-Française, brillant interprète de grands rôles des tragédies ; il fut l'ami d'Edmond Rostand qui lui rendit visite dans sa propriété familiale de Bergerac.
Et bien entendu, celui de Sarah Bernhardt : devenue en 1895 directrice à Paris du Théâtre de la Renaissance, elle y créera "La Princesse lointaine" du jeune Edmond qu’elle tenait déjà en haute estime, avant de faire bénéficier deux ans plus tard, de son grand talent, "La Samaritaine" que Rostand avait écrite spécialement pour elle... Avant d'entreprendre, tous deux, un voyage à Vienne sur les traces de l’Aiglon. Au palais de Schönbrunn, la gloriette lui avait peut-être inspiré celle d’Arnaga, et de la capitale autrichienne, Rostand rapporta "un merveilleux jeu de constructions pour ses fils".
Mais surtout, ajoute Pierre Espil dans son merveilleux et si documenté ouvrage "Edmond Rostand, une vie – Une famille extraordinaire", après ce séjour viennois, Edmond Rostand, pâlissant soudain sous l’effet d’une de ces brusques émotions dont il était coutumier, avait confié à Sarah Bernhardt : "J’ai rapporté aussi, mais cela ne regarde personne, le cœur serré qu’il me fallait pour écrire mon dernier acte"...
Ajoutons que Lucien Guitry fut le confident de Sarah Bernhardt qui appréciait également son jeune fils dramaturge…
Et pour conclure, citons ce sonnet aux vers éclatants que Rostand dédia à Sarah Bernhardt :
En ce temps sans beauté, seule encor tu nous restes,
Sachant descendre, pâle, un grand escalier clair,
Ceindre un bandeau, porter un lis, brandir un fer,
Reine de l'attitude et princesse des gestes.
En ce temps sans folie, ardente, tu protestes !
Tu dis des vers. Tu meurs d'amour. Ton vol se perd.
Tu tends des bras de rêve, et puis des bras de chair.
Et, quand Phèdre paraît, nous sommes tous incestes.
Avide de souffrir, tu t'ajoutas des cœurs ;
Nous avons vu couler - car ils coulent, tes pleurs ! -
Toutes les larmes de nos âmes sur tes joues.
Mais aussi tu sais bien, Sarah, que quelquefois
Tu sens furtivement se poser, quand tu joues,
Les lèvres de Shakespeare aux bagues de tes doigts !
Edmond Rostand