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Le musée bayonnais a entrepris la restauration des "Martyrs basques" une œuvre en plâtre armé de l’artiste spiritain (Bayonne) Abraham Lucien Fernandez Patto, datant de 1904.
Cette sculpture emblématique, chargée d’histoire et d’émotion, fait actuellement l’objet d’un travail minutieux afin de lui redonner tout son éclat d’origine, dans le respect de la matière et de l’intention de l’artiste : « chaque détail, chaque nuance, chaque trace du temps est étudiée avec soin pour préserver l’âme de cette peinture et transmettre son intensité aux générations futures ».
Reprenant un épisode légendaire de notre histoire basque/gasconne, évoqué par divers auteurs (entre autres, Taine dans son "Voyage aux Pyrénées", et illustré par Gustave Doré), Fernandez-Patto avait figuré dans ce haut-relief le supplice des seigneurs basques perpétré par les milices bayonnaises : leurs corps, attachés au pont de Proudines, furent lentement submergés par les flots remontant au gré de la marée océanique.
Présentée au Salon de Paris en 1904, puis à Bayonne, l’œuvre fut offerte au musée Bonnat inauguré trois ans auparavant. Elle reflète le goût de l’époque pour une sculpture dramatique et patriotique, et illustre une mémoire conflictuelle entre Bayonne et le Labourd.
Issu d’une famille de la communauté juive exilée d’Espagne et installée à Saint-Esprit (son père Abraham Henry Fernandez-Patto était né en 1809 à Saint-Esprit et sa mère Hanna Amélie Mendes-Prévost, issue d’une famille de chocolatiers, était née en 1830 à Bordeaux), Abraham Lucien Fernandez Patto était né à Paris le 19 janvier 1861. Entré à l’école des Beaux-Arts dans la section architecture, il entreprit la peinture tout en faisant du modelage pour se consacrer définitivement à la sculpture sur les conseils de Jules Dalou. Il sera également secrétaire-général de la société des amis des Arts
23 août 1343 : jusqu'où remonte la marée, de Bayonne à Villefranque ?
Ondulant comme un serpent au gré de ses méandres, la Nive enserre des prairies vertes, des taillis touffus et des collines boisées, contournant Villefranque, ancienne paroisse Saint Martin de Basters, avec son église aux galeries datées de 1632.
"Portougayna" et "Portuberria" rappellent l'existence ancienne d'un port fluvial assez prospère pour avoir porté ombrage aux marchands de la grande ville voisine, et à marée basse, certains pêcheurs affirment repérer quelques pierres provenant des piles de l'ancien pont de Proudines, dominées par un vieux pan de mur calciné couvert de lierre et de chèvrefeuille, derniers vestiges d'une tragédie qui enflamma la région au Moyen-Âge ; opposant les Bayonnais à leurs voisins labourdins en un long et sanglant conflit abondamment chanté et conté à travers les âges, elle inspira même le sombre "Voyage aux Pyrénées" de Taine, agrémenté des gravures de Gustave Doré.
Comment en était-on arrivé à pareil carnage, Saint-Barthélémy avant la lettre, car il se déroula le 23 août 1343, jour de fête en la paroisse de Villefranque, dédiée à Saint-Barthélémy ?
A la longue période d'obscurité et d'incertitude qui affecta Lapurdum après la disparition de l'Empire Romain, au déferlement des Barbares et aux sanglantes incursions des "Normands" qui décapitèrent le saint évêque Léon, succéda un "Matin Basque" que firent briller dès avant l'an mille les rois de Navarre, souverains incontestés du Labourd et de Bayonne devenue sa capitale.
Les vicomtes de Bayonne et du Labourd, issus du sang royal de Pampelune, reconstruisirent alors leur ville, la faisant renaître à la vie sociale, commerciale et religieuse.
Mais cette unité politique et économique, la seule qu'ait jamais connue le Pays Basque, ne dura guère. Après la prise de Bayonne par Richard Cœur de Lion, les Anglais, nouveaux maîtres des lieux, s'appuient sur les Gascons pour chasser de la ville les Basques et leurs vicomtes, et prévenir tout soulèvement de leur part.
Et aux Urthubie, Urruzague, Garro, Zubernie et Lacarre, qui contresignaient naguère les actes bayonnais, succèdent désormais les Cent Pairs que le roi d'Angleterre Henri III choisit presque tous parmi les gascons. Réfugiés à Ustaritz dont ils font une capitale provisoire, les Labourdins instituent une administration parallèle : leur divorce avec les bayonnais était dès lors consommé, et une étincelle suffit à déclencher le conflit !
Elle naquit, comme souvent, d'une rivalité économique et commerciale.
D'après une très ancienne coutume remontant à l'unité politique du pays, les marchandises à destination du Labourd jouissaient d'une entière franchise à l'entrée et à la sortie du port.
Tout auréolé de ses victoires sur les Français à la tête de la puissante marine de guerre bayonnaise, Pés de Puyane (ou de Poyanne), gentilhomme gascon de Chalosse, devenu maire de la ville, y institue un régime draconien par haine des Basques, traquant, emprisonnant et bannissant tous les éléments suspects ou favorables aux Labourdins.
Au nom d'un privilège obsolète datant de la reconstruction de leur ville, les Bayonnais exigent de disposer de tout ce qu'ils trouveraient sur les terres incultes du Labourd, bois, landes ou pâturages à une demi-journée de marche de la ville, soit dans un rayon de vingt-cinq kilomètres.
En vertu de la même franchise qui s'étendait primitivement sur mer comme sur terre, et aux mêmes distances, Puyane et Durfort réunirent au cimetière de Saint-Martin à Biarritz les pêcheurs de la côte, et leur firent jurer sur l'Evangile et la Croix qu'ils apporteraient fidèlement à Bayonne tout le poisson pris en mer, sauf ce qui serait nécessaire à la subsistance des habitants. Les pauvres Biarrots durent en outre renouveler l'obligation qui leur était faite d'annoncer au maire de Bayonne toute capture de baleine et d'attendre l'espace de deux marées complètes avant de procéder, devant lui ou ses représentants, à toute vente ou répartition !
La suppression de la franchise des Labourdins, en leur exigeant le paiement d'une taxe sur les animaux et denrées à l'entrée comme à la sortie de la ville, acheva de mettre le feu aux poudres.
La Nive favorisant la contrebande, Pés de Puyane étendit la juridiction de la ville jusqu'au point de la plus haute marée et installa ses gardes au pont de Proudines, au pied des bois que domine le château de Miots.
L'éloignement des gardes des murs de leur ville les soumit à des mesures de rétorsion, ils furent rossés par les Labourdins qui molestèrent également quelques marchands bayonnais de passage, alors qu'un contrebandier surpris à transporter du cidre nuitamment eut la main coupée sur la place du marché de par les autorités bayonnaises... La situation s'envenimait.
Or, le 23 août 1341, jour de la Saint Barthélémy et fête patronale de Villefranque, il y eut force réjouissances et libations dans un château de Miots peu gardé.
Averti d'un billet anonyme rédigé en gascon qui portait "Pés de Puyane, hès quent pots, ne sas pas quant sera ops" (agis quand tu peux, tu ne sais pas quand besoin seras), l'édile bayonnais mit à profit la situation : quand l'ombre fut tombée sur la vallée, en une heure de marche silencieuse, il conduisit sa milice au grand complet par un chemin de la rive droite qui passe sur un plateau désert, à l'abri de futaies.
A Miots, la surprise fut totale.
Le château investi, les Bayonnais y mirent le feu, massacrant à la hache tous les seigneurs labourdins et leurs écuyers à l'exception des Sault, père et fils, ainsi que d'un représentant d'Urtubie, de Saint Pée et de Lahet, qu'ils attachèrent aux piles du pont : ils voulaient, "en toute amitié", leur faire voir par eux-mêmes le point qu'atteignait la marée, pour justifier de la perception des taxes bayonnaises.
Les eaux montantes sous l'action de la marée recouvrirent doucement et noyèrent les suppliciés.
Mais le lendemain, les soixante gardes bayonnais laissés dans la tour de guet du pont pour prélever les péages furent occis par les Labourdins, et leurs cadavres traversèrent la ville au gré de la marée descendante, en guise de réponse…
Et la lutte continua ainsi, sanglante et sans quartier, contre les Bayonnais, traqués à leur tour et enfermés derrière leurs remparts, le commerce paralysé : "Nul n'ose plus sortir de la ville livrée à la désolation", écrivait même en 1344 le roi Edouard III au Sénéchal de Guyenne.
Finalement, à l'issue d'un long procès arbitré par le Sire d'Albret, le Labourd obtenait gain de cause sur le fond en conservant sa franchise, et réparation par le paiement bayonnais d'une somme de 1500 écus d'or "neufs", à titre d'amende, et d'une autre de 4000 écus, "du premier coin de France, bon or et loyal poids", destinée à fonder dix prébendes presbytérales consacrées au repos des âmes des cinq victimes.
Quant à Pés de Puyane et ses deux fils, ils furent exclus du bénéfice de cette paix : réfugié dans ses vignes bordelaises, l'ancien maire de Bayonne y fut assassiné d'un long couteau planté dans l'aisselle.
Plus tard, la ville redoubla de zèle en faveur des Anglais, armant en 1346 une flotte puissante qui les aida à remporter la bataille de Crécy, et partant, mit Calais à leur merci.
Reconnaissant, Edouard ramena l'amende à 560 écus et de dix à six le nombre de prébendes.
Mais le Labourd conserva ses franchises.